Pour beaucoup de peuples, notamment d'Europe centrale, le Royaume-Uni est un Eldorado où ils rêvent, sinon de s'installer, du moins de travailler et de vivre, en attendant un éventuel retour vers leur pays d'origine. Mais beaucoup de Britanniques font le rêve inverse, et sont de plus en plus nombreux à passer à l'acte.
Selon les derniers chiffres de l'Office national des statistiques, 359 500 personnes ont émigré du Royaume-Uni en 2005, soit une augmentation de 50 % en dix ans. Parmi ces émigrants, 60 % sont des citoyens britanniques. Il s'agit du chiffre le plus élevé jamais enregistré.
Les autorités s'inquiètent surtout du fait que le nombre d'émigrants pourvus d'une bonne qualification professionnelle a doublé en dix ans. Un rapport de la Banque mondiale, publié en 2005, indiquait qu'un diplômé sur six quitte la Grande-Bretagne. C'est la plus forte proportion parmi les pays occidentaux. La balance démographique du royaume reste toutefois nettement favorable puisque 582 000 étrangers y ont immigré, pendant la même période, avec l'intention d'y vivre au moins un an.
Selon un sondage Yougov, 54 % des Britanniques aimeraient prendre racine hors de leur terre natale. Leur émigration s'effectuait traditionnellement vers cinq grandes destinations : l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, l'Afrique du Sud et les Etats-Unis. Depuis une vingtaine d'années, la possibilité qui leur est offerte de travailler librement dans l'Union européenne en a incité un plus grand nombre à traverser la Manche. Aujourd'hui, l'Europe attire autant d'émigrants britanniques que les pays du Commonwealth.
Pourquoi les Britanniques tournent-ils le dos à leur île, en une période où l'économie nationale se porte bien et leur fournit un quasi plein emploi ? Trois sur quatre invoquent le désir de jouir d'une meilleure qualité de vie sous d'autres cieux. Ils assurent vouloir fuir, pêle-mêle, la cherté de la vie, la flambée de la fiscalité, la criminalité, l'engorgement du réseau de transports, le manque d'espace dans leur logement et la tristesse du climat.
Dans un pays comme la Nouvelle-Zélande, les nouveaux arrivants ne sont pas forcément mieux payés qu'au Royaume-Uni mais ils peuvent mener, avec le même revenu, une vie beaucoup plus agréable.
Le différentiel de salaire joue nettement, en revanche, en faveur des Etats-Unis, où un jeune diplômé peut gagner jusqu'à deux fois plus que chez lui. "Nous avons du mal à retenir nos jeunes diplômés", reconnaît un professeur d'économie de l'université de Warwick.
VIVRE EN PLEIN AIR
D'autres motivations entrent en jeu, comme, dans le cas de l'Australie, l'envie de vivre en plein air, au plus près de la nature, où, dans le cas de l'Espagne et de la France, la possibilité d'acquérir un bien immobilier à un prix raisonnable, chose de plus en plus aléatoire en Grande-Bretagne. Ce choix concerne notamment les retraités ou futurs retraités.
Selon la banque Alliance and Leicester International, au cours des dix prochaines années, un Britannique sur huit a l'intention, au moment de sa retraite, de s'installer ailleurs. Oficiellement, plus de 600 000 familles ont déjà investi dans la pierre à l'étranger, un chiffre en forte progression annuelle (+ 14 %). Mais, selon les experts du secteur, ils seraient en réalité près de 2 millions à posséder un "sweet home" loin de leur île. L'Espagne reste leur terre d'accueil favorite, devant la France.
Une petite partie des émigrants s'en vont aussi parce qu'ils ne trouvent pas d'emploi dans leur profession. Exemple : des centaines de jeunes diplômés en médecine, victimes d'une mauvaise planification des besoins, cherchent en vain un poste correspondant à leur formation, alors même que le système de santé manque de bras. Ces médecins débutants émigrent, non pour mieux vivre, mais simplement pour commencer une carrière. Et nul ne sait si et quand ils reviendront.
Jean-Pierre Langellier _________________ A la guerre comme a la guerre èëè âòîðàÿ ðåäàêöèÿ Çàáóãîðíîâà
Les jeunes Britanniques se voient vivre ailleurs
LE MONDE | 05.08.06 | 13h29 • Mis à jour le 05.08.06 | 13h29
Vous êtes encore là ?" : dans les amphithéâtres britanniques, cette question pourrait devenir rituelle. Si le Royaume-Uni de Tony Blair attire une immigration massive d'Europe centrale, beaucoup de jeunes Britanniques rêvent leur vie ailleurs. Selon un récent sondage, un quart des sujets de Sa Majesté âgés de dix-huit à vingt-cinq ans entendent vivre et travailler à l'étranger. Le nombre de ceux qui sont prêts à un départ immédiat a doublé par rapport à 2003.
Essentiellement des diplômés, ils entendent commencer ou continuer leur carrière sous d'autres cieux : scientifiques, avocats, informaticiens, publicitaires, enseignants, policiers, cadres commerciaux, agriculteurs etc.
Malgré l'obstacle des visas de travail, les pays de l'ancien Commonwealth, à l'instar de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et du Canada, ainsi que les Etats-Unis arrivent en tête des destinations préférées. Les jeunes professionnels partent aussi travailler en nombre croissant sur le Vieux Continent, où ils bénéficient de la libre circulation des travailleurs et de la popularité de l'anglais.
HÉMORRAGIE DE TALENTS
Pourquoi les jeunes d'Albion tournent-ils le dos à leur prospère pays, dans lequel ils auraient certainement trouvé du travail ? Les futurs émigrants invoquent le souhait de bénéficier d'une meilleure qualité de vie. Ils citent pêle-mêle la cherté de la vie, la difficulté d' acquérir un logement, la hausse de la fiscalité et l'indigence des services publics, en particulier les transports et le système de soins. D'autres, surtout dans le nord de l'Angleterre et en Ecosse, souhaitent fuir le ciel gris.
"Le pays devrait s'inquiéter de voir ses enfants formés dans ses universités aller travailler sous d'autres latitudes. L'économie souffre du manque de main-d'oeuvre qualifiée. Les jeunes Britanniques sont en train de devenir l'une des plus grandes diasporas au monde", indique Danny Srikansarajah, directeur adjoint de l'Institute of Public Policy Research. Pour le responsable de ce centre d'études londonien, qui a lancé une vaste enquête sur le sujet, il s'agit de la première génération qui arrive sur le marché du travail avec une vision mondiale de l'économie.
Cette hémorragie de talents n'a pas l'air d'alarmer les responsables politiques. La balance démographique reste, il est vrai, positive, puisqu'en 2005 le nombre d'immigrés, provenant essentiellement de l'ancien bloc soviétique, a largement dépassé celui des émigrants.
Marc Roche (Londres, Correspondant) _________________ A la guerre comme a la guerre èëè âòîðàÿ ðåäàêöèÿ Çàáóãîðíîâà